- Ernesto Neto
- « Léviathan Thot »
- Panthéon, Paris 2006.
Rencontre
« Léviathan Thot », commande publique du ministère de la Culture et de la Communication dans le cadre du Festival d’Automne 2006 à Paris, est une installation in situ conçue par l’artiste brésilien Ernesto Neto. Du Léviathan, monstre marin des récits bibliques, elle adopte le nom. Une bête gigantesque aux tripes pendantes a pénétré le Panthéon, nécropole où l’histoire de France se mêle à l’univers des grands hommes modernes. Une créature dont les ondulations à l’origine de vagues de pulsions et d’instincts purement biologiques, envahit de ses formes sensuelles l’architecture de pierre aux lignes vigoureuses et rigides de l’édifice. « Un monstre très organique. Comme un coquillage, avec sa part de viande. Elle flottera dans le vide de ce Léviathan qu’est le Panthéon, soumise à une très forte gravité. Dans ce bâtiment très masculin, c’est une oeuvre de contraste, très féminine, comme toujours chez moi. (…) elle est organique, parce qu’elle adopte le point de vue de la vie ; mais par sa puissance elle se rattache aussi au rationalisme écrasant du bâtiment et de son histoire ».
Attraction
Une bête suspendue, mi-corporelle, mi-architecturale, dont la structure entièrement faite d’un polyamide blanc, rappelle l’accessoire féminin entouré d’une part de mystère. Le collant, ce nylon étirable, colle à la peau ; la peau des jambes, de l’entre-jambes, des fesses, des hanches, et du ventre. Comme il cache et isole la chair du contact direct, il attise la vue et le toucher par sa transparence, excite l’imaginaire, suggère la nudité. Afin d’arrimer spatialement le volume de ces formes extensibles, l’artiste tend et remplit ce matériau épidermique de billes de polystyrène, cellules desséchées, de sable ou de lavande conférant à l’oeuvre une dimension multi-sensorielle. Il présente le corps, de son extérieur, la peau, la chair, mais aussi de son intérieur, ses organes, ses entrailles. Le corps, la matière et l’espace, éléments fondamentaux de la démarche artistique de l’artiste s’imposent, vivants, comme arrivés au terme d’une croissance naturelle. Entre sculpture et architecture ses créations posent des questions complexes d’équilibre, de tension et de gravité. « La gravité reste le point d’évanouissement de notre conception de l’espace, l’horizon étalon de notre appréhension, l’ancre de notre désir à la surface de la terre » atteste t’il. L’énergie qui anime son travail est la pesanteur. L’objet, la forme, le contour surgissent quand le matériau est déployé dans l’espace et révèle la légèreté de la masse, l’identité de la figure résultant d’une lutte entre gravité et matière jusqu’à l’équilibre.
Union
« Léviathan Thot » est une oeuvre d’harmonie des pouvoirs entre dynamique et tension, d’équilibre entre poids et contrepoids. Lors de son installation, Ernesto Neto fredonnait sur un tempo de Samba, « Léviathan Thot, Than Thot, Than Thot… » comme un chant d’incantation. La créature Léviathan, se révèle troublante face à l’esprit strict et intellectuel de son antre. Son érotisme s’inscrit dans le temps et l’espace et contraste avec le cadre attribué à Thot, ce dieu égyptien, qui avait l’autorité d’accorder la vie éternelle aux défunts. Ses galbes, méandres et substances parfumés apparaissent dès lors comme aphrodisiaques. Thot, également inventeur de l’écriture et du langage, entre alors dans la danse et élabore un verbe vivant et fertile qui fait défaut à toute logique rationnelle.
Reproduction
Par-delà la culture, la bestialité, un hymne à l’amour serait-il à distinguer entre les sacs de polystyrène ? Si avec audace et poésie, l’artiste fait battre le coeur de cette vénérable architecture, il s’intéresse aussi aux relations qui se créent entre tous les éléments qui constituent l’installation : l’oeuvre, le spectateur et l’histoire du lieu. Cette oeuvre anthropomorphique est avant tout envisagée par l’artiste comme « un organisme de contact ». Du monstre, elle a « le visage, portant la peur et l’esprit ; le corps, représentant le désir et l’énergie en mouvement (…) les mains, (…), qui représentent équité, justice et action sur le monde,(…) ». Le coeur et le cerveau, les organes, le système circulatoire, irriguent l’ensemble du système et sont en mesure de devenir le lieu de l’amour. Les formes souples aux couleurs douces de la créature créent une atmosphère rassurante et flottent au-dessus du spectateur qui se trouve totalement englobé par l’installation. Les orifices du corps, le lieu de passage, de transition, entre l’interne et l’externe appellent à la participation. Les liens se tissent vite entre les spectateurs interpellés par synesthésie, physiquement et psychologiquement. L’oeuvre devient un espace contemplatif et interactif.
Naissance
« Au fond, il y a dans l’art brésilien une volonté de créer un espace confortable et protecteur qui permet d’engendrer un état de réflexion silencieuse, et d’entrer en contact avec son propre corps. Cela permet également d’accéder à une certaine libération sociale, née de la surprise que suscite cette expérience ; un échange ludique avec des inconnus ». Ce passage dans le ventre du monstre peut être apparentée à la réintégration dans un état pré-formel, embryonnaire, le monstre figurant la nuit cosmique, le chaos avant la création et la mort symbolique indiquant le passage obligé de tout processus initiatique. La naissance est un mythe, et dans ce ventre maternel du Léviathan chacun peut trouver un écho à son propre corps et vivre le passage d’une mort et d’une renaissance ; thème par excellence du voyage d’initiation. Si toutes les significations métaphoriques sont possibles, la richesse de l’oeuvre découle aussi du dispositif, un espace social, qui permet au spectateur de percevoir le processus de création à travers le partage d’une expérience physique et émotionnelle qui donne à penser les vestiges du temps et la vulnérabilité des mondes.
DDO.